Office National de Diffusion Artistique

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Carnet #10 bis - Martinique

Carnet de voyage – Rencontres professionnelles Onda – La Martinique, par Frédéric Maragnani – Directeur de la Halle aux grains – Scène nationale de Blois
Mars 2026

Dimanche 15 mars
 
Sensation étrange et presque libératrice : prendre de la hauteur, au sens propre, et « s’envoler » de l’hexagone pour une semaine de rencontres itinérantes en Martinique. Au programme : échanges artistiques, spectacles, présentations d’artistes et d’associations, visites. L’occasion de s’immerger dans d’autres réalités territoriales. La mienne, de réalité - celle de directeur de Scène nationale - me pèse particulièrement depuis quelques semaines. Nous sommes le jour du premier tour des élections municipales et nous sortons d’une campagne nationale globalement assez médiocre. Dans beaucoup de territoires, la culture et l’art n’ont jamais été évoqués. Une disparition brutale du champ politique et social. Au mieux, quelques vagues intentions sur la culture « qui rend libre », au pire et selon les contextes, un rejet ferme du fait culturel, de la circulation de la pensée, de « l’intellectualisme », et de toutes les inventions en « ismes » (le « wokisme » en tête) s’affirme désormais clairement dans une partie du discours politique, qu’il vienne d’élus en place ou de ceux qui aspirent à le devenir.

Les lieux culturels, les artistes et les équipes souffrent de ce manque de considération. Nous étions nombreux à Aubusson il y a quelques jours pour défendre l’exceptionnelle vitalité d’une Scène nationale en Creuse qui irrigue son territoire. Les exemples sont de plus en plus nombreux. À Blois, il a fallu à plusieurs reprises avec le bureau de l’association, recadrer, expliquer, préciser le fonctionnement réel de notre activité : ses objectifs, ses finalités, ses missions de service public. Cet exercice oblige à reformuler clairement ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons, avec l’objectif d’un nouveau bâtiment pour une nouvelle Scène nationale à l’horizon 2029.

© Frédéric Maragnani

Carnet #10 bis - Martinique

« Dans la difficulté, l’humain se débrouille. »

Lundi 16 mars
 
Dès le premier jour, il est clair que ces rencontres agiront comme une sorte « d’université de l’écoute et de l’attention », qui permet de confronter nos pratiques professionnelles à d’autres contextes culturels, sociaux et historiques. La matinée est consacrée à la rencontre avec l’association Tanbou Bô Kannal, implantée dans un quartier où la pratique culturelle joue un rôle structurant. L’association existe depuis plus de cinquante ans et développe un travail continu autour de la transmission des traditions populaires martiniquaises, notamment la pratique du bèlè, qui associe chant, danse et percussion. Cette pratique, issue de l’histoire de l’esclavage, constitue aujourd’hui un élément important de la mémoire et de l’identité culturelle martiniquaise. Elle s’inscrit également dans le renouveau actuel des traditions carnavalesques, avec la réapparition de certaines figures emblématiques comme le diable rouge. Dans ce quartier, la culture apparaît comme un levier de cohésion sociale et d’organisation collective. Les responsables de l’association insistent sur la capacité des pratiques artistiques à réactiver un sentiment d’appartenance et à contribuer à la structuration de la vie locale.

Mise en perspective lors d’une rencontre avec Patricia Donatien, professeure à l’Université des Antilles, et le sociologue Serge Domi. Celui-ci souligne la nécessité de rouvrir la relation entre les peuples et leur histoire. Dans les sociétés caribéennes, marquées par la colonisation et l’esclavage, s’est constitué un gouffre originel qui, paradoxalement, a aussi permis l’émergence de nouvelles identités culturelles. Le bèlè en offre une illustration concrète : durant l’esclavage, les rassemblements dans les bois, autour du tambour, de la danse et du récit, constituaient des espaces de respiration et de reconstruction collective, de réappropriation des corps par la danse. Patricia Donatien élargit cette lecture à l’échelle caribéenne, où conditions naturelles extrêmes et arrachement des populations africaines ont produit des dynamiques singulières : créativité, résistances culturelles, spiritualités syncrétiques et expression d’un génie populaire transformant la violence en formes vivantes.

Performance de Irina Khade Elwin, artiste circassienne, en espace public et découverte de la Station Culturelle, installée à La Coursive, à Fort-de-France, qui met à l’honneur la jeune création contemporaine avec une programmation de trois à quatre expositions par an. Autour de ces expositions, des visites et des ateliers artistiques à destination de tous les publics sont organisés gratuitement.

 

Mardi 17 mars

En visitant la très belle exposition de la Maison du Bèlè à Sainte-Marie, un rapprochement s’impose : celui de la perpétuation dans les danses voguing des formes d’émancipation du corps par l’imitation et le mimétisme des puissants ou des classes dominantes et des maîtres. A l’origine, la scène Ballroom a été créée à la fin des années 60 à New-York. C'était au départ un concours de beauté de drag queens de la communauté LGBT qui était gagné uniquement par les blanches. Les noirs et les latinos en étaient exclus et ont alors créé leur propre espace de compétition avec leurs propres règles. On est passé d'un concours de beauté à des performances et la danse a pris son envol. Dans le voguing et les Ballroom, les candidates et candidats exécutent et miment les poses et postures conventionnelles des couvertures de Vogue et des « rich people » de la mode blanche. Au travers les siècles, la pratique et l’inventivité de la danse reste une pratique émancipatrice.

Dans cette dense rencontre itinérante, on se laisse transporter d’un point à l’autre en bus et cela prend du temps, les routes sont souvent sinueuses. On a le temps de parler, de beaucoup parler, et c’est bien. Il y a des rendez-vous d’échanges permanents sur ces trajets, on se raconte, qui on est, ce qu’on fait, ce qu’on voudrait faire. Et puis de temps en temps, on s’assoupit après avoir déjeuné. J’ouvre l’œil et je vois les reflets dans la vitre des visages d’enfants de certains membres du groupe qui regardent défiler le paysage luxuriant de la Martinique.

Découverte du projet Les Coulisses - Centre des Arts, Patrimoine et Création, situé en Martinique, a été labellisé « Centre culturel de rencontre », en juillet 2025. Le projet vise à réhabiliter l'ancien abattoir de la commune du Saint-Esprit. Il s’agit du 23e site patrimonial français porteur du label et du premier en Outre-mer. Traversée du parcours de santé puis découverte de la Living-room de Véronique Kanor qui est une expo photo sonore et une case-video. Cette « pièce de vie » avec ses murs-écrans dévoile de manière poétique la commune du Saint-Esprit (la plus belle de Martinique dit-on) et pose avec acuité la question du temps à l’échelle d’une vie et d’un territoire.

« Dans nos territoires nos corps sont des archives. »

Mercredi 18 mars

Présentation de projets au Campus Caraïbéen des Arts qui est l’école supérieure d’enseignement artistique de la Martinique inscrite dans le réseau des 45 écoles territoriales d’enseignement supérieur artistique français.

Mawonaj Lanmou se présente comme un projet artistique porté par un jeune collectif. Le corps y est envisagé comme un lieu de mémoire vivante, traversé par l’histoire coloniale et ses prolongements. Le territoire, quant à lui, est considéré comme un espace actif, porteur de traces et de récits. La notion de mawonaj (marronnage) structure la démarche. Au-delà de son sens historique, elle est mobilisée comme une pratique contemporaine de fugitivité : se déplacer, contourner, créer en dehors ou à côté des cadres établis. Cela se traduit par des formes artistiques hybrides, des espaces de création non institutionnels et une porosité entre artistes et participants. L’introduction de Lanmou (l’amour) infléchit cette logique de fuite vers une dimension de reconstruction. Le projet ne relève pas uniquement de la résistance, mais d’un travail de réinvention du lien, de soin et de partage. En cela, Mawonaj Lanmou interroge directement les cadres habituels de production artistique. Il déplace la notion d’œuvre vers celle d’expérience et repositionne la création comme un processus collectif, ancré dans les corps, les histoires et les territoires.

Les échanges artistiques organisés par l’Onda dans le cadre de la rencontre ne relèvent pas uniquement de la présentation de spectacles ou d’un partage d’informations professionnelles. Les discussions autour des œuvres fonctionnent comme un lieu d’énonciation des perceptions : ce qui a été vu, ressenti, compris (ou incompris). Elles permettent de confronter des points de vue situés, issus de contextes esthétiques, territoriaux et professionnels différents. Il me semble que ce processus agit comme une sorte « d’affûtage du désir ». Non pas un désir immédiat de programmation, mais un travail plus fin de clarification : identifier ce qui pourrait faire signe sur un autre territoire, dans un autre temps.
 

La Maison Rouge est un lieu unique en Martinique, dédié à la création chorégraphique et à la réflexion autour de ses pratiques. C’est un lieu ou artistes professionnels ou en voie de professionnalisation trouvent un
espace de création en dehors des contraintes logistiques. Nous sommes chaleureusement accueillis dans cette grande maison de famille à flanc de colline qui possède un grand studio de danse de 110m2, des bureaux administratifs et deux chambres aménagées pour l’accueil des artistes en résidence. Nous y assistons à plusieurs extraits de pièces chorégraphiques.

Jeudi 19 mars

À Terres d’arts / ETC Caraïbe, présentation de projets en cours, extraits de spectacles et discussions libres avec les chorégraphes Jean-Hugues Miredin, Josiane Antourel et la Compagnie la MBoata.

Découverte du lieu Pitt le Flamboyant à Vauclin : incroyable arène tout en hauteur destinée au combat de coqs dans lequel Tropiques Atrium Scène nationale a eu la bonne idée de décentraliser le concert de jazz d’Alex Bernard Trio dans le cadre de son festival Ceiba, festival transversal.

Dans le bus du retour, c’est karaoké au programme ! Le moment où je choisis opportunément de me concentrer casque sur les oreilles sur les discours de deuxième tour des candidats en lice de la campagne municipale alors que la chorale joue de ses meilleurs trémolos. Un accord presque parfait.
 

Vendredi 20 mars

Rencontre avec l’équipe de Korzémo L'Envol, Scène Conventionnée d’Intérêt National mention Art Enfance Jeunesse et paysage.
Présentations d'artistes et spectacles jeunesse, notamment l’équipe d’Aurélie Namur qui travaille la nouvelle création : Championne !

La diversité de la danse en Martinique se déploie avec le plateau présenté à Tropiques Atrium. En résidence à la Scène nationale, la danseuse et chorégraphe Cindy Émélie prépare un solo performance, La Politesse, interrogeant les injonctions personnelles, sociales et genrées transmises par son éducation en Martinique et explore l’insolence comme tremplin de l’émancipation. La chorégraphe Yaël Réunif et le compositeur Jordan Beal avec leur duo Untold renouent avec une forme d’élémentaire : le rythme comme point d’ancrage, la percussion comme langue première, le plateau nu comme point de départ. À la frontière de leurs disciplines, ils cherchent une zone de contact, un lieu d’équilibre fragile, où la danse et la musique ne se répondent pas mais s’écoutent.
 

Samedi 21 mars

Il fallait trouver une issue à cette semaine dense au programme très serré et c’est à partir de la plage des Salines que la lumière de cette belle éclaircie s’est synthétisée. Nous marchons en groupe sous le soleil cuisant de la plage des Salines vers la savane des Pétrifications où nous sommes attendus pour une
journée de labo performance. Cette journée permettra pour moi de faire le lien avec le spectacle Let’s go back to the river d'Annabel Guérédrat, vu dans la semaine sur le plateau de Tropiques Atrium Scène nationale et de refermer la boucle de cette semaine de rencontre itinérante. Performances, bain de mer en groupe, luminosité maximum et pratique somatique dans l’eau font vivre un moment de sensations intenses et intégrer un temps long, arrêté. Le Festival International Art Performance (FIAP) créé depuis 2017 par Annabel Guérédrat et Henri Tauliaut a pour objectif de mettre en relation des artistes performeurs, des critiques d’art, des universitaires et des curateurs internationaux chaque mois de novembre.

Je ne peux pas citer ici l’intégralité de la cinquantaine des partenaires, lieux culturels, compagnies et artistes qui nous ont si chaleureusement accueillis pendant cette semaine de rencontre itinérante et qui nous ont fait partager leurs projets, je tiens à les remercier sincèrement.

Merci à la Direction des Affaires Culturelles de la Martinique, à Tropiques Atrium Scène nationale pour leur accompagnement et à l’équipe de l’Onda pour la préparation, le suivi et la conduite de cette semaine de rencontre.